Formation professionnelle: Gare aux vendeurs d’illusions

L’affaire est dans les colonnes de plusieurs journaux paraissant à Yaoundé. Accusé d’avoir extorqué des fonds aux étudiants de la promotion 2013-2015 de son établissement, le directeur général de CODEV Institute sis à la rue CEPER a été condamné à deux ans de prison ferme et à plus de 100 millions de francs au titre de dommages et intérêts. Le verdict est tombé le 9 février 2016 dernier au tribunal de première instance de Yaoundé centre-administratif. Selon les déclarations des étudiants concernés, Isaac Moussinga, le DG de CODEV, cabinet de formation professionnelle transformé en institut de management, avait pris à certains d’entre eux la totalité des frais d’inscription. 8,5 millions l’an sur les deux prévus pour un programme en analyse et évaluation des projets, option consultant junior. Les étudiants devaient poursuivre leur cursus au Sénégal, grâce à un partenariat avec l’Institut supérieur public de Dakar. Ils vont déchanter très rapidement, l’expérience ayant tourné court, sans explication du promoteur. Il leur faudra peu de temps pour découvrir que CODEV n’a jamais disposé d’un agrément du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle tel que prévu par la règlementation en vigueur. Encore moins d’un partenariat avec l’institution sénégalaise.

Au moment où cette procédure judiciaire enclenchée en 2015 connaît son épilogue, des chercheurs regroupés au sein du Réseau Ouest et Centre Africain de recherche en éducation (ROCARE) ont rendu les résultats d’une enquête sur les institutions privées d’enseignement supérieur (IPES). Ils ont exploré depuis 2013 les opportunités réelles offertes par ces écoles de formation dans le marché de l’emploi. Performances peu concluantes. De nombreux jeunes se tournent les pouces dans les chaumières ou se débrouillent à vendre des tomates sur les marchés de la place, après avoir dépensé des fortunes dans ces formations. « J’ai suivi une formation en communication d’entreprise dans un institut à Yaoundé. Orphelin de père, avec une mère cultivatrice, malade et sans ressources, c’est mon frère aîné, débrouillard, qui a entièrement financé mes études à raison de 500 000 F par an, pendant trois ans, pour la scolarité. J’ai même dû passer une année à la maison tellement c’était difficile de rassembler tous les fonds nécessaires. J’ai terminé la formation depuis deux ans et je suis toujours au chômage. J’en suis à regretter le million cinq cents mille francs que mon aîné a enterré dans cette formation. Nous aurions fait du commerce avec pour le fructifier que nous aurions moins de soucis aujourd’hui », regrette Abel Messina.

Avec raison. Certaines des formations proposées par ces instituts ne débouchent sur rien du tout. « Ceci parce que les filières créées ne correspondent pas aux secteurs prioritaires identifiés par l’Etat à l’instar de l’agriculture, de la pêche, du tourisme, de l’élevage. Les IPES devraient offrir aux jeunes bacheliers des filières qui produisent des effets sur l’économie. En plus de cela, chaque promoteur devrait faire une analyse socio-économique du secteur avec des référentiels de formation bien adaptés », soutient Dr Joseph Bomda du ROCARE. Au demeurant, le jeune Messina peut s’estimer chanceux d’avoir au moins achevé sa formation. Ce n’est pas le cas de nombre de ses congénères qui voient leurs économies et rêves s’envoler du fait des promoteurs d’établissements de formation professionnelle véreux. Le phénomène prend de l’ampleur dans le pays et les autorités judiciaires y voient d’ailleurs une nouvelle forme de délinquance. Seulement, elle brise des jeunes Camerounais assoiffés de formations pointues pour décrocher des emplois valorisants. Raison pour laquelle le ROCARE a proposé que les contrôles des IPES soient réalisés par des cabinets externes. En attendant, les tribunaux se proposent de sanctionner sévèrement tous ceux qui s’essaient à se faire du beurre sur d’innocents jeunes en quête d’un brillant avenir professionnel.